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Archive pour 21.2.2012

L’HISTOIRE, CE RICHE TRESOR DU DESHONNEUR DES HOMMES

« L’HISTOIRE, CE RICHE TRESOR DU DESHONNEUR DES HOMMES »

(Henri Lacordaire)

Cet article fait suite au précédent et complète l’échange de mails qu’il a suscité.

L’EGLISE CATHOLIQUE ALLEMANDE SOUS LE REGIME NAZI

D’une façon générale, ce sont toutes les églises d’Allemagne (et des territoires occupés par cette dernière) qui ont été complices et ont soutenu le régime nazi. Le débat ayant été porté sur l’Eglise catholique, je me limiterai à cette dernière.

Un nombre incalculable d’ouvrages a porté sur ce sujet qui suscite toujours autant de polémiques. Les archives disponibles, les documents fournis, les photos d’ecclésiastiques faisant le salut et se commettant avec les responsables nazis, les témoignages des survivants… constituent des preuves incontestables des lourdes responsabilités en la matière de la hiérarchie catholique.

En 1987, lorsque le pape Jean-Paul II, en visite en Allemagne, tenta l’incroyable tour de force d’accréditer l’idée que l’Eglise catholique avait été une force d’opposition et de résistance à la dictature nazie, il se heurta à un refus digne, respectable et honnête rapporté dans le New-York Times : « Des catholiques ont critiqué cette tentative et ont accusé le pape de dénaturer les faits car, en réalité, seulement quelques dignitaires catholiques ont résisté à la tyrannie nazie, mais c’était généralement pour défendre les privilèges de l’Eglise ».

Cette tentative infructueuse s’inscrit dans la campagne de désinformation qui a été menée par le Vatican dès la Libération en 1945. Rome est coutumier de ces « remodelages » de l’Histoire.

L’Assemblée des Evêques d’Allemagne réuni à Fulda le 23 août 1945 (juste après la capitulation du 8 mai signée à Reims), avait pourtant fait le bilan du catholicisme allemand durant la période 1933-1945. Voici un extrait de sa déclaration :

« Beaucoup d’Allemands, même dans nos rangs, se sont laissé tromper par les doctrines fausses du national-socialisme, ont assisté indifférents aux crimes contre la liberté et la dignité humaines, beaucoup ont prêté assistance aux criminels par leur attitude, beaucoup sont devenus eux-mêmes des criminels. Une responsabilité lourde pèse sur ceux qui auraient pu empêcher de tels crimes par leur influence et qui non seulement ne l’ont pas fait mais ont rendu possible ces crimes et ce sont déclarés par là solidaires des criminels » 

Les camps de la mort témoignent du martyre enduré par de nombreux groupes d’humains : Juifs, Slaves, Tziganes, résistants, homosexuels, opposants politiques (des prêtres et des pasteurs parmi eux), Francs-Maçons, Témoins de Jéhovah… S’agissant de cette petite Eglise la revue Le Déporté d’octobre 1991, dans sa présentation du livre de Sylvie Graffard et de Léo Tristan, écrivait :

« Quel courage, en effet, ne fallait-il point pour refuser sous Hitler de porter les armes et d’abjurer une foi qui ne veut absolument pas transiger avec le commandement de Dieu qui est « Tu ne tueras pas… ». Ce livre est d’une lecture passionnante, d’autant qu’il rappelle à tant d’autres déportés l’attitude exemplaire, voire charitable de « témoins » qui ont appliqué au plus haut point l’ « Amour » au sens le plus chrétien du terme » (Les Bibelforscher et le nazisme (1933-1945) Ces oubliés de l’Histoire).

Le lecteur pourra utilement compléter sa bibliographie avec le livre de Guy Canonici « Les Témoins de Jéhovah face à Hitler ».

Mais, objectera-t-on : l’Eglise catholique allemande est une chose, le Vatican en est une autre ! Ce dernier serait totalement étranger à ce drame. De nombreux ouvrages ont traité de cette question :

  • « Pie XII et le IIIè Reich » de Saul Friedlander aux éditions du Seuil
  • « Lettre ouverte au pape qui veut nous asséner la vérité absolue dans toute sa splendeur »  de Bernard Besret, éditions Albin Michel
  • « Le Vatican contre l’Europe » d’Edmond Paris, éditions Fischbacher
  • « Les silences de Pie XII » de Léon Papeleux, éditions Vokaer
  • « Le Vicaire » de Rolf Hochluth, éditions Le Seuil
  • « L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme : les outrages de la vérité » d’Henri Fabre, éditions EPO
  • « La diplomatie du Vatican à l’époque de l’Holocauste » de John Morley

Liste bien évidemment non exhaustive…

LE VATICAN ET LE NAZISME

Différents éléments doivent être pris en considération :

- D’une façon générale, selon le droit international, le Vatican est un Etat totalement indépendant qui, comme tout Etat, détermine sa politique et entretient des rapports avec les autres Etats de la communauté internationale par l’intermédiaire d’ambassadeurs. Ce statut lui permet d’ailleurs de siéger à l’ONU et d’exiger le respect des traités signés (Latran avec l’Italie fasciste, le concordat avec l’Allemagne nazie…)

- Si l’on doit classer le Vatican au regard de la nature de son régime politique, il s’agit selon le droit constitutionnel d’une monarchie absolue.

- Le Concordat signé entre le Vatican et le Troisième Reich en juillet 1933 s’imposait à l’Eglise catholique allemande.

- Compte tenu des rapports existants entre cette Eglise et Rome et de l’absolutisme régnant au Vatican, quelle était la marge de manœuvre des ecclésiastiques allemands ? Ces derniers se voyaient dénier toute autonomie, toute liberté d’action. L’autorité de Rome dans ce pays était absolue.

- Dès lors, la position adoptée par la hiérarchie catholique allemande à l’égard du régime nazi concrétisait, sur le terrain, la politique arrêtée à Rome.

- Si ce n’était pas le cas, le Vatican n’aurait pas manqué de dénoncer la désobéissance voire la sécession de l’Eglise allemande.

- Dans cette éventualité, le pape, compte tenu du droit canonique, ne manquait pas de moyens. Il avait notamment la possibilité, par l’intermédiaire de Radio Vatican, d’adresser un message universel très fort de condamnation qui aurait pu provoquer une prise de conscience des catholiques. Il pouvait évoquer la sanction de l’excommunication…

- Mais, le pape a gardé un « silence assourdissant » face à la barbarie nazie et à l’Holocauste. Cette encyclique papale tant attendue n’a jamais vu le jour.

- « La conclusion que l’on peut tirer est la suivante. A l’époque de l’Holocauste, le Vatican a failli à sa mission envers les Juifs » (livre de John Morley « La diplomatie du Vatican à l’époque de l’Holocauste »).

- Certes, les « avocats » ne manquent pas pour expliquer le silence du pape et la léthargie du Vatican. Ils ont évoqué : « un relatif silence » (Lévai) ; « une attente prudente et une réserve éclairée » (le nonce à Vichy) ; l’émotion : « Le pape était visiblement ému et, comme toutes les fois qu’il était ému, il ne trouvait pas de parole » (de Kerdreux) ; un Jésuite du nom de Warszawski tentera même d’expliquer que ce silence était « une invention historique ».

- Dans la mesure où le pape décide d’être aphone durant toutes les années noires pourquoi a-t-il mis un terme à ce choix politique en mai 1945, juste avant la capitulation allemande (auparavant le pape avait tout tenté pour éviter au régime nazi une telle fin…). L’allocation papale, adressée au sacré collège et publiée par l’Osservatore romano condamne pour la première fois, à onze reprises (il fallait vite, très vite rattraper le temps perdu…) le régime criminel nazi.

- Le Vatican fera valoir ses titres de résistant, ceux de l’ensemble de la hiérarchie et de la communauté catholique tout entière. Selon Henri Fabre : « Le ton est donné. D’abord mesuré, le plaidoyer va s’affermir en utilisant au besoin des moyens peu conformes à une authentique investigation de l’histoire. Des textes sont transfigurés par d’opportunes mutilations (…) des documents gênants sont ignorés, des traductions sont contestées par ceux-là même qui ne dédaignent pas d’estropier une langue étrangère pour orienter un texte dans une direction donnée  (…) Reste à répandre le nouveau credo (…) Un esprit bien conditionné est prêt à accueillir n’importe quelle contrevérité pourvu qu’elle conforte sa panoplie d’idées reçues (…) »

- Puis, pour expliquer son attitude passive durant la période nazie, le Vatican invoquera l’ignorance. Il est pourtant de notoriété publique que son service de renseignements est le meilleur du monde. A en croire cette autorité spirituelle mondiale, le pape en savait moins sur l’Holocauste que la petite Anne Franck qui, cachée dans un appartement à Amsterdam, consignait dans son journal : « 9 octobre 1942. Beaucoup de nos amis juifs sont petit à petit embarqués par la Gestapo qui ne les ménage pas, loin de là, ils sont transférés dans des fourgons à bétail (…). Nous n’ignorons pas que ces pauvres gens sont massacrés. La radio anglaise parle de chambres à gaz » (Journal d’Anne Franck chez Calmann-Lévy, 1950, page 60)

- A propos du silence du Vatican, le général de Gaulle écrit dans ses mémoires de guerre que l’Eglise est « au surplus très renseignée » et que « (…) du drame qui bouleverse l’Univers, ses réflexions et son information ne lui laissent rien ignorer » (Mémoires de guerre chez Plon « l’Unité » p 233).

- Cette troisième contrevérité passera tout aussi difficilement que les précédentes. D’autant plus que le Vatican, dès mai 1945, facilitera l’impunité et le départ vers des cieux plus cléments de nombreux criminels nazis dont certains seront retrouvés et jugés par l’Etat israélien. Curieuse façon d’exprimer son repentir et de concrétiser un changement de politique !

- Enfin, une quatrième contre vérité sera avancée : le Vatican se taisait en raison de l’échec de ses démarches effectuées auprès des autorités nazies. Un problème : les archives allemandes de la Wilhelmstrasse, qui ont été ouvertes aux historiens, ne contiennent aucune trace de telles démarches ! Quant au Vatican il n’a fourni aucun élément écrit prouvant lesdites démarches. Est-ce si difficile ? Entre 1933 et 1945, il n’y aurait eu aucun échange de correspondance, aucun contact permettant d’étayer la version vaticane ?

- Dans un procès pénal, quand un prévenu ou un accusé multiplie les mensonges et contradictions, c’est dans la quasi-totalité des cas pour masquer des faits délictueux ou criminels très graves.

- Il appartient dès lors au Vatican, pour lever les accusations et écarter les preuves concernant sa complicité d’ouvrir ses propres archives. Or, ces dernières sont tenues secrètes et hors de portée des chercheurs et des historiens. On se demande pourquoi ? La sacro sainte raison d’Etat ?

S’agissant des chrétiens Témoins de Jéhovah :

- Est-il judicieux de rappeler que Rome a toujours violemment réagi contre toute forme d’« hérésie » : Templiers, l’Inquisition, Cathares, Vaudois, Protestants…

- Les Témoins de Jéhovah, dès le début de leur activité à la fin du 19è siècle, n’ont pas échappé à cette constante. Ils ont essuyé dans tous les pays les foudres de l’Eglise catholique y compris dans des Etats où les droits de l’homme et les libertés fondamentales étaient solidement assurés : Etats-Unis, Canada, Italie, France…

- Au sein d’un système de monarchie absolue, le Vatican ne pouvait ignorer ces guerres de religion… menées à l’échelle mondiale. Il ne s’agissait pas d’initiatives purement nationales mais d’une politique orchestrée par Rome !

Dans l’Allemagne nazie :

  • en janvier arrivée d’Hitler au pouvoir grâce au vote du parti catholique allemand,
  • en juillet signature du Concordat,
  • au cours de l’été l’œuvre des Témoins de Jéhovah est interdite dans la plupart des Etats allemands et très vite dans l’ensemble du pays. Leur persécution allait par la suite s’intensifier.

Or, en 1933, la question du pacifisme des Témoins de Jéhovah, de leur neutralité, de leur refus de faire la guerre ne se pose pas, le Troisième Reich n’est pas encore en guerre et n’a aucune raison de pourchasser ces chrétiens.

Pourtant ces derniers, malgré leur discrétion, leur apolitisme et leur respect des lois vont être arrêtés, emprisonnés. Une persécution qui va rapidement conduire à la déportation et à l’assassinat. Un épisode, certes plus dramatique et horrible que les précédents, mais un épisode qui s’inscrit au sein d’une politique constante et de caractère mondial. En 1933, qui a pu inciter les nazis à s’attaquer à ce groupe ?

« Il y a maintenant un pays où la secte des prétendus Etudiants de la Bible (Témoins de Jéhovah) est proscrite. C’est l’Allemagne ! (…). Lorsqu’Adolf Hitler eut pris le pouvoir et que l’épiscopat allemand lui eut formulé la même demande, le Führer répondit : « Ces Etudiants de la Bible (Témoins de Jéhovah) sont des fauteurs de troubles (…). Je les tiens pour des charlatans et ne tolérerai pas que les catholiques allemands soient salis par ce juge américain Rutherford, je dissous (les Témoins de Jéhovah) en Allemagne » (Article écrit par un prêtre catholique et publié dans le journal allemand Der Deutsche Weg, édition du 29 mai 1938)

Une nouvelle fois, le Vatican, compte tenu de tous ces éléments accablants de culpabilité se doit de se justifier et d’assurer le libre accès de ses archives secrètes. Sont-elles si accablantes qu’il préfère supporter les accusations ? Ignorer les amoncellements de documents ? D’indices ? De présomptions ?

Ces preuves sont nombreuses et suffiraient largement à toute cour pénale internationale, sur la base du droit criminel, à établir la responsabilité et la culpabilité du Vatican.

En droit, on parle de « faisceau d’indices ». Celui est particulièrement fourni, éloquent et déterminant. Il est vrai que si certains exigent un aveu écrit explicite et complet du Vatican, l’attente risque d’être longue… Ce dernier a très bien manœuvré, dès la Libération. A défaut de se justifier, il a entretenu l’ambiguïté. La falsification de l’Histoire qu’il a diligentée a atteint son but, elle a permis de diviser les chercheurs et les historiens. La polémique sur le sujet est loin d ‘être close.

Une juridiction internationale, investie des moyens et des pouvoirs nécessaires, aurait pu exiger des explications et justifications susceptibles de modifier les données de cette affaire. Le silence gardé ne constitue pas en droit un mode de défense suffisant lorsque des charges affligeantes, qu’il convient d’infirmer, ont été réunies. Mais, le Vatican est un Etat souverain… Qui plus est, cet Etat reste une autorité religieuse mondiale, bien que cette dernière ait failli à sa mission première… La démarche d’un juriste n’est ni celle d’un historien, ni celle d’un politicien même s’il leur arrive fréquemment d’œuvrer ensemble.

Pour terminer citons L’Enciclopedia des Novecento publiée par l’Institut de L’encyclopédie italienne :

« L’épiscopat, après avoir signé avec les nazis un concordat qui lui était étrangement favorable, n’osait plus prendre ouvertement position contre le régime. De plus, le secrétaire d’Etat, le cardinal Pacelli (connu plus tard sous le nom de Pie XII) regardait d’un bon œil l’aspect anti-communiste du Troisième Reich (…) entre l’Etat et les Eglises, qui n’avaient jamais élevé la moindre protestation contre les persécutions que subissaient les Juifs et les Témoins de Jéhovah, il s’établit un genre de statu quo (…) La grande majorité du clergé des deux confessions (luthérienne et catholique) gardèrent une attitude manifestement fidèle au régime (…) Dans le domaine des relations extérieures, l’attitude conciliatrice du Vatican fut d’un grand secours pour le régime, particulièrement lors de sa montée vers le pouvoir »  (Volume IV, page 519)

« En histoire, il faut se résoudre à beaucoup ignorer »

Anatole France

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