L’HISTOIRE, CE RICHE TRESOR DU DESHONNEUR DES HOMMES

Feb 21, 2012 by

« L’HISTOIRE, CE RICHE TRESOR DU DESHONNEUR DES HOMMES »

(Henri Lacordaire)

Cet article fait suite au précédent et complète l’échange de mails qu’il a suscité.

L’EGLISE CATHOLIQUE ALLEMANDE SOUS LE REGIME NAZI

D’une façon générale, ce sont toutes les églises d’Allemagne (et des territoires occupés par cette dernière) qui ont été complices et ont soutenu le régime nazi. Le débat ayant été porté sur l’Eglise catholique, je me limiterai à cette dernière.

Un nombre incalculable d’ouvrages a porté sur ce sujet qui suscite toujours autant de polémiques. Les archives disponibles, les documents fournis, les photos d’ecclésiastiques faisant le salut et se commettant avec les responsables nazis, les témoignages des survivants… constituent des preuves incontestables des lourdes responsabilités en la matière de la hiérarchie catholique.

En 1987, lorsque le pape Jean-Paul II, en visite en Allemagne, tenta l’incroyable tour de force d’accréditer l’idée que l’Eglise catholique avait été une force d’opposition et de résistance à la dictature nazie, il se heurta à un refus digne, respectable et honnête rapporté dans le New-York Times : « Des catholiques ont critiqué cette tentative et ont accusé le pape de dénaturer les faits car, en réalité, seulement quelques dignitaires catholiques ont résisté à la tyrannie nazie, mais c’était généralement pour défendre les privilèges de l’Eglise ».

Cette tentative infructueuse s’inscrit dans la campagne de désinformation qui a été menée par le Vatican dès la Libération en 1945. Rome est coutumier de ces « remodelages » de l’Histoire.

L’Assemblée des Evêques d’Allemagne réuni à Fulda le 23 août 1945 (juste après la capitulation du 8 mai signée à Reims), avait pourtant fait le bilan du catholicisme allemand durant la période 1933-1945. Voici un extrait de sa déclaration :

« Beaucoup d’Allemands, même dans nos rangs, se sont laissé tromper par les doctrines fausses du national-socialisme, ont assisté indifférents aux crimes contre la liberté et la dignité humaines, beaucoup ont prêté assistance aux criminels par leur attitude, beaucoup sont devenus eux-mêmes des criminels. Une responsabilité lourde pèse sur ceux qui auraient pu empêcher de tels crimes par leur influence et qui non seulement ne l’ont pas fait mais ont rendu possible ces crimes et ce sont déclarés par là solidaires des criminels » 

Les camps de la mort témoignent du martyre enduré par de nombreux groupes d’humains : Juifs, Slaves, Tziganes, résistants, homosexuels, opposants politiques (des prêtres et des pasteurs parmi eux), Francs-Maçons, Témoins de Jéhovah… S’agissant de cette petite Eglise la revue Le Déporté d’octobre 1991, dans sa présentation du livre de Sylvie Graffard et de Léo Tristan, écrivait :

« Quel courage, en effet, ne fallait-il point pour refuser sous Hitler de porter les armes et d’abjurer une foi qui ne veut absolument pas transiger avec le commandement de Dieu qui est « Tu ne tueras pas… ». Ce livre est d’une lecture passionnante, d’autant qu’il rappelle à tant d’autres déportés l’attitude exemplaire, voire charitable de « témoins » qui ont appliqué au plus haut point l’ « Amour » au sens le plus chrétien du terme » (Les Bibelforscher et le nazisme (1933-1945) Ces oubliés de l’Histoire).

Le lecteur pourra utilement compléter sa bibliographie avec le livre de Guy Canonici « Les Témoins de Jéhovah face à Hitler ».

Mais, objectera-t-on : l’Eglise catholique allemande est une chose, le Vatican en est une autre ! Ce dernier serait totalement étranger à ce drame. De nombreux ouvrages ont traité de cette question :

  • « Pie XII et le IIIè Reich » de Saul Friedlander aux éditions du Seuil
  • « Lettre ouverte au pape qui veut nous asséner la vérité absolue dans toute sa splendeur »  de Bernard Besret, éditions Albin Michel
  • « Le Vatican contre l’Europe » d’Edmond Paris, éditions Fischbacher
  • « Les silences de Pie XII » de Léon Papeleux, éditions Vokaer
  • « Le Vicaire » de Rolf Hochluth, éditions Le Seuil
  • « L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme : les outrages de la vérité » d’Henri Fabre, éditions EPO
  • « La diplomatie du Vatican à l’époque de l’Holocauste » de John Morley

Liste bien évidemment non exhaustive…

LE VATICAN ET LE NAZISME

Différents éléments doivent être pris en considération :

- D’une façon générale, selon le droit international, le Vatican est un Etat totalement indépendant qui, comme tout Etat, détermine sa politique et entretient des rapports avec les autres Etats de la communauté internationale par l’intermédiaire d’ambassadeurs. Ce statut lui permet d’ailleurs de siéger à l’ONU et d’exiger le respect des traités signés (Latran avec l’Italie fasciste, le concordat avec l’Allemagne nazie…)

- Si l’on doit classer le Vatican au regard de la nature de son régime politique, il s’agit selon le droit constitutionnel d’une monarchie absolue.

- Le Concordat signé entre le Vatican et le Troisième Reich en juillet 1933 s’imposait à l’Eglise catholique allemande.

- Compte tenu des rapports existants entre cette Eglise et Rome et de l’absolutisme régnant au Vatican, quelle était la marge de manœuvre des ecclésiastiques allemands ? Ces derniers se voyaient dénier toute autonomie, toute liberté d’action. L’autorité de Rome dans ce pays était absolue.

- Dès lors, la position adoptée par la hiérarchie catholique allemande à l’égard du régime nazi concrétisait, sur le terrain, la politique arrêtée à Rome.

- Si ce n’était pas le cas, le Vatican n’aurait pas manqué de dénoncer la désobéissance voire la sécession de l’Eglise allemande.

- Dans cette éventualité, le pape, compte tenu du droit canonique, ne manquait pas de moyens. Il avait notamment la possibilité, par l’intermédiaire de Radio Vatican, d’adresser un message universel très fort de condamnation qui aurait pu provoquer une prise de conscience des catholiques. Il pouvait évoquer la sanction de l’excommunication…

- Mais, le pape a gardé un « silence assourdissant » face à la barbarie nazie et à l’Holocauste. Cette encyclique papale tant attendue n’a jamais vu le jour.

– « La conclusion que l’on peut tirer est la suivante. A l’époque de l’Holocauste, le Vatican a failli à sa mission envers les Juifs » (livre de John Morley « La diplomatie du Vatican à l’époque de l’Holocauste »).

- Certes, les « avocats » ne manquent pas pour expliquer le silence du pape et la léthargie du Vatican. Ils ont évoqué : « un relatif silence » (Lévai) ; « une attente prudente et une réserve éclairée » (le nonce à Vichy) ; l’émotion : « Le pape était visiblement ému et, comme toutes les fois qu’il était ému, il ne trouvait pas de parole » (de Kerdreux) ; un Jésuite du nom de Warszawski tentera même d’expliquer que ce silence était « une invention historique ».

- Dans la mesure où le pape décide d’être aphone durant toutes les années noires pourquoi a-t-il mis un terme à ce choix politique en mai 1945, juste avant la capitulation allemande (auparavant le pape avait tout tenté pour éviter au régime nazi une telle fin…). L’allocation papale, adressée au sacré collège et publiée par l’Osservatore romano condamne pour la première fois, à onze reprises (il fallait vite, très vite rattraper le temps perdu…) le régime criminel nazi.

- Le Vatican fera valoir ses titres de résistant, ceux de l’ensemble de la hiérarchie et de la communauté catholique tout entière. Selon Henri Fabre : « Le ton est donné. D’abord mesuré, le plaidoyer va s’affermir en utilisant au besoin des moyens peu conformes à une authentique investigation de l’histoire. Des textes sont transfigurés par d’opportunes mutilations (…) des documents gênants sont ignorés, des traductions sont contestées par ceux-là même qui ne dédaignent pas d’estropier une langue étrangère pour orienter un texte dans une direction donnée  (…) Reste à répandre le nouveau credo (…) Un esprit bien conditionné est prêt à accueillir n’importe quelle contrevérité pourvu qu’elle conforte sa panoplie d’idées reçues (…) »

- Puis, pour expliquer son attitude passive durant la période nazie, le Vatican invoquera l’ignorance. Il est pourtant de notoriété publique que son service de renseignements est le meilleur du monde. A en croire cette autorité spirituelle mondiale, le pape en savait moins sur l’Holocauste que la petite Anne Franck qui, cachée dans un appartement à Amsterdam, consignait dans son journal : « 9 octobre 1942. Beaucoup de nos amis juifs sont petit à petit embarqués par la Gestapo qui ne les ménage pas, loin de là, ils sont transférés dans des fourgons à bétail (…). Nous n’ignorons pas que ces pauvres gens sont massacrés. La radio anglaise parle de chambres à gaz » (Journal d’Anne Franck chez Calmann-Lévy, 1950, page 60)

- A propos du silence du Vatican, le général de Gaulle écrit dans ses mémoires de guerre que l’Eglise est « au surplus très renseignée » et que « (…) du drame qui bouleverse l’Univers, ses réflexions et son information ne lui laissent rien ignorer » (Mémoires de guerre chez Plon « l’Unité » p 233).

- Cette troisième contrevérité passera tout aussi difficilement que les précédentes. D’autant plus que le Vatican, dès mai 1945, facilitera l’impunité et le départ vers des cieux plus cléments de nombreux criminels nazis dont certains seront retrouvés et jugés par l’Etat israélien. Curieuse façon d’exprimer son repentir et de concrétiser un changement de politique !

- Enfin, une quatrième contre vérité sera avancée : le Vatican se taisait en raison de l’échec de ses démarches effectuées auprès des autorités nazies. Un problème : les archives allemandes de la Wilhelmstrasse, qui ont été ouvertes aux historiens, ne contiennent aucune trace de telles démarches ! Quant au Vatican il n’a fourni aucun élément écrit prouvant lesdites démarches. Est-ce si difficile ? Entre 1933 et 1945, il n’y aurait eu aucun échange de correspondance, aucun contact permettant d’étayer la version vaticane ?

- Dans un procès pénal, quand un prévenu ou un accusé multiplie les mensonges et contradictions, c’est dans la quasi-totalité des cas pour masquer des faits délictueux ou criminels très graves.

- Il appartient dès lors au Vatican, pour lever les accusations et écarter les preuves concernant sa complicité d’ouvrir ses propres archives. Or, ces dernières sont tenues secrètes et hors de portée des chercheurs et des historiens. On se demande pourquoi ? La sacro sainte raison d’Etat ?

S’agissant des chrétiens Témoins de Jéhovah :

- Est-il judicieux de rappeler que Rome a toujours violemment réagi contre toute forme d’« hérésie » : Templiers, l’Inquisition, Cathares, Vaudois, Protestants…

- Les Témoins de Jéhovah, dès le début de leur activité à la fin du 19è siècle, n’ont pas échappé à cette constante. Ils ont essuyé dans tous les pays les foudres de l’Eglise catholique y compris dans des Etats où les droits de l’homme et les libertés fondamentales étaient solidement assurés : Etats-Unis, Canada, Italie, France…

- Au sein d’un système de monarchie absolue, le Vatican ne pouvait ignorer ces guerres de religion… menées à l’échelle mondiale. Il ne s’agissait pas d’initiatives purement nationales mais d’une politique orchestrée par Rome !

Dans l’Allemagne nazie :

  • en janvier arrivée d’Hitler au pouvoir grâce au vote du parti catholique allemand,
  • en juillet signature du Concordat,
  • au cours de l’été l’œuvre des Témoins de Jéhovah est interdite dans la plupart des Etats allemands et très vite dans l’ensemble du pays. Leur persécution allait par la suite s’intensifier.

Or, en 1933, la question du pacifisme des Témoins de Jéhovah, de leur neutralité, de leur refus de faire la guerre ne se pose pas, le Troisième Reich n’est pas encore en guerre et n’a aucune raison de pourchasser ces chrétiens.

Pourtant ces derniers, malgré leur discrétion, leur apolitisme et leur respect des lois vont être arrêtés, emprisonnés. Une persécution qui va rapidement conduire à la déportation et à l’assassinat. Un épisode, certes plus dramatique et horrible que les précédents, mais un épisode qui s’inscrit au sein d’une politique constante et de caractère mondial. En 1933, qui a pu inciter les nazis à s’attaquer à ce groupe ?

« Il y a maintenant un pays où la secte des prétendus Etudiants de la Bible (Témoins de Jéhovah) est proscrite. C’est l’Allemagne ! (…). Lorsqu’Adolf Hitler eut pris le pouvoir et que l’épiscopat allemand lui eut formulé la même demande, le Führer répondit : « Ces Etudiants de la Bible (Témoins de Jéhovah) sont des fauteurs de troubles (…). Je les tiens pour des charlatans et ne tolérerai pas que les catholiques allemands soient salis par ce juge américain Rutherford, je dissous (les Témoins de Jéhovah) en Allemagne » (Article écrit par un prêtre catholique et publié dans le journal allemand Der Deutsche Weg, édition du 29 mai 1938)

Une nouvelle fois, le Vatican, compte tenu de tous ces éléments accablants de culpabilité se doit de se justifier et d’assurer le libre accès de ses archives secrètes. Sont-elles si accablantes qu’il préfère supporter les accusations ? Ignorer les amoncellements de documents ? D’indices ? De présomptions ?

Ces preuves sont nombreuses et suffiraient largement à toute cour pénale internationale, sur la base du droit criminel, à établir la responsabilité et la culpabilité du Vatican.

En droit, on parle de « faisceau d’indices ». Celui est particulièrement fourni, éloquent et déterminant. Il est vrai que si certains exigent un aveu écrit explicite et complet du Vatican, l’attente risque d’être longue… Ce dernier a très bien manœuvré, dès la Libération. A défaut de se justifier, il a entretenu l’ambiguïté. La falsification de l’Histoire qu’il a diligentée a atteint son but, elle a permis de diviser les chercheurs et les historiens. La polémique sur le sujet est loin d ‘être close.

Une juridiction internationale, investie des moyens et des pouvoirs nécessaires, aurait pu exiger des explications et justifications susceptibles de modifier les données de cette affaire. Le silence gardé ne constitue pas en droit un mode de défense suffisant lorsque des charges affligeantes, qu’il convient d’infirmer, ont été réunies. Mais, le Vatican est un Etat souverain… Qui plus est, cet Etat reste une autorité religieuse mondiale, bien que cette dernière ait failli à sa mission première… La démarche d’un juriste n’est ni celle d’un historien, ni celle d’un politicien même s’il leur arrive fréquemment d’œuvrer ensemble.

Pour terminer citons L’Enciclopedia des Novecento publiée par l’Institut de L’encyclopédie italienne :

« L’épiscopat, après avoir signé avec les nazis un concordat qui lui était étrangement favorable, n’osait plus prendre ouvertement position contre le régime. De plus, le secrétaire d’Etat, le cardinal Pacelli (connu plus tard sous le nom de Pie XII) regardait d’un bon œil l’aspect anti-communiste du Troisième Reich (…) entre l’Etat et les Eglises, qui n’avaient jamais élevé la moindre protestation contre les persécutions que subissaient les Juifs et les Témoins de Jéhovah, il s’établit un genre de statu quo (…) La grande majorité du clergé des deux confessions (luthérienne et catholique) gardèrent une attitude manifestement fidèle au régime (…) Dans le domaine des relations extérieures, l’attitude conciliatrice du Vatican fut d’un grand secours pour le régime, particulièrement lors de sa montée vers le pouvoir »  (Volume IV, page 519)

« En histoire, il faut se résoudre à beaucoup ignorer »

Anatole France

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11 Comments

  1. Baudouin

    Ceci éclaire cela… Très difficile de faire la distinction entre la politique vaticanaise et l’attitude générale du catholicisme germanique.

    Les Églises “chrétiennes” ont brillé par leur absence, pour le moins; elles ont été aphones et pour le pire, coupables par leur soutien politico-religieux envers le régime nazi. Une tache de plus sur le vêtement déjà imbibé de sang innocent.

    Merci, Christian. Il fallait l’écrire.

  2. david weber

    « Le Concordat signé entre le Vatican et le Troisième Reich en juillet 1933 s’imposait à l’Eglise catholique allemande. Compte tenu des rapports existants entre cette Eglise et Rome et de l’absolutisme régnant au Vatican, quelle était la marge de manœuvre des ecclésiastiques allemands ? Ces derniers se voyaient dénier toute autonomie, toute liberté d’action. L’autorité de Rome dans ce pays était absolue. Dès lors, la position adoptée par la hiérarchie catholique allemande à l’égard du régime nazi concrétisait, sur le terrain, la politique arrêtée à Rome. », affirme M. Paturel.

    Pour répondre à cette affirmation, il faut connaitre deux choses : en premier qui prenait les décisions au Saint-Siège dans les années 1930 et, en second, quels étaient les rapports entre l’église allemande et le Vatican à l’époque.

    1. Qui prenait les décisions au Vatican dans les années 1930
    Alors qu’au XIX siècle les prises de décision dans la curie romaine s’élaboraient de façon collégiale, on observe après la première guerre mondiale une concentration des décisions politiques sur deux personnes : le pape, à l’époque Pie XI, et le cardinal secrétaire d’état, Eugénio Pacelli futur Pape. Il faut savoir, en outre, que Mgr Pacelli a été nonce, en Allemagne, de 1917 à 1929, ce qui faisait de lui quelqu’un de très attentif aux événements qui se passaient dans ce pays. Nous allons développer son rôle dans le chapitre suivant.

    2. Les relations entre l’église catholique allemande et le Vatican.
    A l’origine, les nonciatures apostoliques permanentes n’existaient pas dans l’empire germanique. A partir de 1513, un nonce fut chargé de représenter les intérêts du saint siège à la cour impériale de Vienne. Petit à petit, trois nonciatures s’établirent : l’une à Lucerne(1579) l’autre à Cologne (1584) et la dernière, plus tardivement, à Munich (1785). Le pape tenta d’installer à Munich un nonce qui aurait le statut d’archevêque et de contrôleur des évêques et des états qu’ils gouvernaient.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Prince-%C3%A9v%C3%AAque

    Dans le contexte de ce qu’on a appelé le fébronianisme, un mouvement réformateur dans l’empire germanique a lutté pour affirmer l’autonomie des évêques face aux prétentions du Pape. A la suite de la première étape de laïcisation, en 1803 (sous le règne de Napoléon Bonaparte), dans l’empire germanique, ce mouvement a disparu. La nonciature de Munich a alors pris une grande importance et est devenue de facto « la nonciature du Reich ». La doctrine du Vatican a suivit l’extension de compétence de la nonciature de Munich. Mais tandis que la fonction politique de nonce comme représentant diplomatique du Saint Siège dans l’Allemagne catholique bénéficiaient d’une large reconnaissance politique, ses tentatives de surveillance stricte de l’église locale donnèrent lieu à de violentes critiques. Au XIX siècle naquit ainsi dans l’entourage des catholiques libéraux la méchante formule « nuntius= denuntius » dont on comprend facilement la signification, même si on ne connait pas le latin… En outre, dans de nombreux diocèses allemands, les évêques ne pouvaient attribuer que quelques curies en toute autonomie. La nomination des ecclésiastiques étant très souvent une prérogative de la puissance politique. Le pouvoir politique utilisait souvent la possibilité de favoriser les ecclésiastiques d’orientation « libérale » aux postes importants et refusait la charge d’une curie aux ultramontains fidèles aux Papes. Mgr Pacelli, à sa nomination comme nonce à Munich, en 1917, a bien essayer de modifier cela mais Il a rencontré de grandes difficultés dans cette tache. Cela s’est fait, petit à petit, après des négociations avec les autorités allemandes et le Saint-Siège.

    Précisons aussi que les nonces ont toujours le rang d’archevêque, ce qui leur assure la supériorité hiérarchique sur les simples évêques. Mgr Pacelli, lui, a été Nonce à Munich, en 1917, et, à partir de 1920, date de la création de la nonciature à Berlin, également, dans la capitale du Reich. Pour Mgr Pacelli, les ecclésiastiques allemands avant son arrivé n’étaient rien d’autre que : « des évêques d’état car ils avaient obtenu leur charge avec le soutien des gouvernements et, de ce fait, leur étaient redevables »(1). Il supposait chez eux une tendance latente à mettre les intérêts de l’Allemagne et de leurs églises locales au dessus de ceux du pape ou de l’église dans son ensemble. Dans on rapport final de nonce à Berlin et Munich, en 1929, Pacelli décrit les quinze évêques des diocèses non bavarois qui étaient de son ressort en sa qualité de nonce de Berlin. Les jugements de Pacelli, précédés d’une courte biographie de l’évêque concerné, portent toujours sur trois domaines : la formation et la pureté de la doctrine de l’église catholique, le dévouement à l’égard du Saint- Siège et de son représentant local ; et enfin, le caractère, la conduite de vie et le comportement. Ainsi, par exemple, il dépeint l’évêque Bertram (2) : « Son Eminence Bertram a, par ailleurs, une nette tendance à tout faire lui-même en laissant autant que possible le Saint-Siège de coté (sauf lorsqu’il a besoin de lui pour couvrir sa propre responsabilité) ». Pacelli expliquait le manque de fiabilité de Bertram à cause de sa formation : il n’avait pas étudié dans une université jésuite mais au sein d’une université d’état allemande où il avait ingurgité une « mauvaise théologie infiltrée de protestantisme » (3). Globalement, aux yeux du nonce, qui n’était tout de même qu’archevêque et portait un jugement sur un cardinal situé au dessus de lui dans la hiérarchie ecclésiastique, Bertram se comportait de manière trop indépendante. Il n’est pas étonnant que Pacelli, devenu cardinal secrétaire d’état puis pape, n’ait jamais eu de véritable lien avec lui. La loyauté de Bertram à l’égard de l’état devait se traduira par des lettres de vœux annuelles pour l’anniversaire d’Adolf Hitler et, en mai 1945, par l’ordre de donner un requiem pour le führer après son suicide dans son bunker. Après la rédaction du rapport final, prés de la moitié des évêques allemands décéda en quelques années. Pour Pacelli, devenu cardinal secrétaire d’état en 1930, ce fut l’occasion de placer au sein de l’épiscopat allemand des ecclésiastiques dont il avait confiance comme Mgr Prysing.

    Il faut aussi avoir à l’esprit que jusqu’en mars 1933, l’église catholique allemande et le Vatican sont officiellement contre la Nazisme. Alors que les milieux protestants, majoritaires en Allemagne, s’étaient retournés massivement vers le national-socialisme, les évêques allemands avaient mis, eux, en garde contre le national-socialisme. Le cardinal munichois Faulhaber raconte : « […] qu’à Würzburg et Mayance, par exemple, on refusait des obsèques religieuses à tout national-socialiste encarté […] »(4). Pour Faulhaber, le caractère du national-socialisme comme religion prétendant remplacer le christianisme apparaissait en des points cruciaux dont il a dressé la liste à Pacelli :

    - Dans la négation de l’Ancien testament et de l’histoire du peuple d’Israël comme faisant partie intégrante de l’histoire biblique et du christianisme.

    - Dans le paragraphe 24 du programme du NSDAP qui affirmait vouloir remplacer la morale chrétienne par la morale germanique.

    - Dans l’acceptation des discours haineux d’Alfred Rosenberg qui qualifiait le christianisme de : « plus grands malheur pour nous » et « laisse calomnier « Jésus-Christ, »le « sauveur du monde en tant que fils de la juive ».
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Rosenberg

    - Dans la malédiction prononcée par Hitler de « la triple internationale (socialisme, Eglise, franc-maçonnerie) ».

    - Enfin, le principal souci de Faulhaber portait sur la préservation des écoles catholiques. Il craignait qu’elles soient transformées en écoles interconfessionnelles.

    A partir des élections de mars 1933, en Allemagne, et l’accession d’Hitler au pouvoir, le Vatican a accueilli avec satisfaction et soulagement les déclarations faites (le 23 mars) par le chancelier qui affirmait :

    - Considérer les deux « confessions chrétiennes » comme « des facteurs importants de préservation de notre peuple ».

    - Respecter des concordats conclus entre le saint siège et les länder.

    - Accorder et garantir « aux confessions chrétiennes l’influence qui leur revient dans l’école et l’éducation »

    Cependant, au sujet du nazisme, le cardinal Pacelli ne pouvait dicter à l’église catholique allemande le changement d’opinion du Vatican. « J’ai répondu […] que la déclaration au reichstag était-de mon point de vue-satisfaisante, surtout relativement à l’église catholique, mais pour ce qui concerne le cas de conscience, j’ai répondu qu’il m’est impossible d’anticiper sur la décision des évêques [allemands]», répondra Pacelli (5) à la demande du prince de Bavière d’avoir l’assurance qu’une coopération des catholiques avec le NSDAP. Le 28 mars, le cardinal Bertram publiait une communication des évêques allemands sur la position de l’église catholique sur le national-socialisme dans laquelle il levait la condamnation « de certaines erreurs religieuses et morales »(6). Cette déclaration naïve de l’église allemande n’a pas fait le bonheur de Pacelli : « Il aurait mieux valu que les évêques présentent des exigences claires au gouvernement »(7) avant de retirer la condamnation du national-socialisme. En clair : les nationaux-socialistes avaient obtenu gratuitement la levée, si importante à leurs yeux, de la condamnation épiscopale, ce qui permettait pour la première fois aux catholiques d’adhérer au NSDAP sans rompre avec l’église.

    La proposition de concordat semble provenir de la venue de Papen à Rome début avril 1933.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Franz_von_Papen

    Il est à noté qu’on peut lire sur la page wikipédia consacré à Papen que : « Pire, alors que Von Papen se rend à Rome en avril 1933 pour signer le concordat qu’il avait négocié avec le secrétaire d’État Pacelli ». C’est faux : le concordat sera paraphé le 8 juillet et signé le 20 du même mois.

    3. Conclusion
    Le président de la conférence épiscopale allemande, le cardinal Adolf Bertram et, avec lui, l’épiscopat allemand, ne furent pas plus des marionnettes dépourvues de volonté dans la main du diplomate Eugénio Pacelli que le groupe parlementaire du Zentrum (parti politique catholique en Allemagne) au reichstag. Ces deux acteurs-les évêques dans leur domaine, celui du jugement du national–socialisme comme parti et comme idéologie d’un point de vue doctrinal, et les députés du Zentrum lors du vote des pleins pouvoir- ont pris leurs décisions en toute indépendance et non à la suite d’une directive romaine. Pacelli se rallia finalement à la position des évêques et du parti du centre, le Zentrum, croyant ainsi permettre à l’église d’Allemagne de sortir de sa marginalité. La curie ne fut directement impliquée ni dans le vote de la loi des pleins pouvoirs par le Zentrum ni dans la déclaration des évêques ni dans l’idée d’un concordat avec le Reich. Bien sûr, la signature du concordat avec le Reich fut un pacte avec le diable. La normalisation dont Pacelli avait rêvé au début de l’année 1933 n’eut jamais lieu. C’est le contraire qui se produisit : un état d’urgence permanent, une machine de persécution et de destruction était mise en marche. Le Vatican allait être confronté au plus grand défi de son histoire. Tout cela pour dire que les rapports entre le Vatican et l’église allemande étaient loin d’être aussi linéaires que M.Paturel a affirmé.

    (1)Hubert Wolf, le Pape et le diable, CNRS édition, 2009, p 52.
    (2)Hubert Wolf, le Pape et le diable, CNRS édition, 2009, p 53.
    (3)Hubert Wolf, le Pape et le diable, CNRS édition, 2009, p 54.
    (4) Hubert Wolf, le Pape et le diable, CNRS édition, 2009, p 172.
    (5)Audience du 27 mars 1933 ; AVS, A.E.S., Stati Ecclesiastici, 4. Periodo, rubrique 430, fasc.359, fol.82r.
    (6) Déclaration des évêques allemands sur les relations avec le national-socialisme, le 28 mars 1933, in Gruber, kirche, p 39.
    (7) Hubert Wolf, le Pape et le diable, CNRS édition, 2009, p 177.

  3. david weber

    erratum

    - A la place de : “Dans on rapport final de nonce à Berlin et Munich”, lire Dans son rapport final de nonce [...]

    - A la place de : “il dépeint l’évêque Bertram “, lire : il dépeint le cardinal bertram

  4. david weber

    J’oubliais…
    On peut lire : “en janvier arrivée d’Hitler au pouvoir grâce au vote du parti catholique allemand”. C’est faux. Hitler n’accède pas au pouvoir grâce à une élection. Il est nommé par le président de la république, le vieux maréchal Hindenburg. Peu de temps auparavant, Hitler ayant accédé à la nationalité allemande et c’était représenté contre Hindenburg. Hindenburg avait été élu par 49 p cent des voix et Hitler avait obtenu 36 p cent.

    http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=113&pChapitreId=34361

  5. Baudouin

    Cher “david weber”. Ne serait-ce pas plus courtois d’écrire “n’y a-t-il pas une erreur” au lieu de “c’est faux”? Certes, Hitler n’est pas arrivé au pouvoir comme chancelier par suite d’une élection. Il fut choisi par le président allemand. Mais son parti nationaliste remporta démocratiquement les élections grâce au soutien des Églises et particulièrement du clergé catholique.

    Que l’arbre ne cache pas la foret!

  6. Baudouin

    C’est grâce à l’alliance avec Von Papen qu’Hitler devint chancelier car la parti national socialiste n’avait pas la majorité suffisante pour gouverner seul. Donner la référence est une mais bien lire le contenu est autre!

    Ergoter sur les mots ne changera pas la réalité historique…

  7. david weber

    Erratum : lire à la place de “trop conseillez” trop conseiller

  8. david weber

    Erratum : à la place de “les peins”, lire les pleins…

    A force de me planter, je vais finir par pousser…
    Pouf, pouf !

  9. david weber

    remplacer “Ceci précisez” par ceci précisé…

  10. Baudouin

    Pas de problème, “david weber”, les petites fautes d’orthographe ne nuisent en rien à vos commentaires. Personne ne vous en tiendra rigueur, j’en suis certain!

    ;-)

  11. christian paturel

    Bonjour David et Baudouin
    Tous mes remerciements pour vos commentaires et votre participation à ce débat sur l’Histoire
    David a su apporter la contradiction dans un esprit ouvert, fournir ses arguments et données, le tout avec des termes qui n’agressent jamais l’interlocuteur
    C’est agréable (et réconfortant) de s’apercevoir que dans notre démocratie libérale il est encore possible de débattre, d’être en désaccord (il est vrai que notre sujet divise depuis plus de soixante dix ans)et de s’apprécier malgré des points de vue divergents
    Je pense que nous pourrions encore discuter durant des lustres sur cette période dramatique de l’Histoire.
    Beaucoup de sites pourraient retenir la leçon…
    Au plaisir de vous rencontrer
    Cordialement