LA PERIODE DU NEOLOGISME

Mar 18, 2009 by

Notre civilisation est régulièrement marquée par de grandes périodes : « les impressionnistes », « les cubistes », « les romantiques »… Depuis trente cinq ans, nous sommes entrés dans la période du néologisme qui se caractérise par l’emploi des mots dans un sens nouveau. Mais me direz-vous, le législateur n’a-t-il pas voté en 1994 une loi (la loi Toubon) aux fins de défendre notre glorieuse langue française ? Les pouvoirs et représentants publics (élus, fonctionnaires…) n’étaient-ils pas précisément invités à donner l’exemple ?

Vous avez parfaitement raison cher lecteur. Mais, le problème vient d’un groupuscule qui combat les « sectes ». A cette dernière expression, je préfère d’ailleurs celle de : « groupes religieux minoritaires » (empruntée à mon ami Régis Dericquebourg) et qui est plus appropriée sur les plans sociologique religieux, historique…).

En effet, dès l’origine de cette guerre d’un autre âge (qui, si elle se poursuit, va rejoindre en durée « la guerre de Cent ans »), le mot « secte »a été détourné de son sens originel pour revêtir une connotation franco-française (un brevet dont nous nous serions dispensés…) péjorative, intolérante et…ridicule. La période du néologisme venait de s’ouvrir avec la création des Unadfi-adfi, le rapport Vivien et autres denrées similaires.

Désirant sans doute s’illustrer et obtenir le trophée de la « perle » attribué chaque semaine par le Canard enchaîné, le groupuscule dit de la commission d’enquête parlementaire sur les sectes, dans un trait de génie doublé d’une envolée littéraire, formule dans son rapport public du 10 janvier 1996 « dix indices permettant de supposer l’éventuelle réalité de soupçons conduisant à qualifier comme secte un mouvement se présentant comme religieux ». Ouf ! Pas facile à décrypter le message : « la supposition d’une éventuelle réalité ». A l’époque, je me suis réfugié dans le dictionnaire Larousse aux fins de pallier mes faiblesses de vocabulaire. Voyons :

  • « supposition » : je lis « hypothèse, conjecture de l’esprit ».

  • « éventuelle » : je découvre « hypothétique, incertain, qui peut ou non se produire ». Bref, un mot d’origine normande « p’tete ben qu’oui, p’tete qu’non ».

Quant à « indice », nous avons « signe apparent rendant probable l’existence d’une chose ».

Je me précipite alors sur le mot « probable » (un vrai jeu de piste), qui est ainsi défini : « qui sans être absolument certain peut ou doit être tenu pour vrai plutôt que pour faux ».

Pas banal ce rapport parlementaire ! Unique en Europe ! Il fallait l’imaginer, et surtout oser le rédiger et le publier… J’ai cherché pendant plusieurs jours à comprendre cette pensée profonde. Y-avait-il un message subliminal ? Des symboles cachés (le mystère des cathédrales ?) ? Est-ce un langage ésotérique réservé à quelques initiés ?

Ainsi, sur des approximations (je n’ose parler de bases) aussi fragiles et ridicules, le rapport de 1996, faute d’être un chef d’œuvre de la littérature, sera médiatisé au maximum et marquera profondément et durablement la vie sociale française (mon épouse licenciée par son conseil général peut en témoigner. Voir articles précédents).

Certes, aujourd’hui en raison de la condamnation de la communauté internationale, ces farouches défenseurs du « prêt à penser », ces pourfendeurs de tout ce qui n’est pas estampillé « norme de conformité de la pensée unique », limitent leurs invectives aux seules (selon leurs affirmations) « dérives sectaires ». Ces deux termes ou cette expression n’ont jamais été définis.

Depuis 1996, j’attends avec une certaine curiosité des éléments complémentaires d’information. J’ai eu quelque espoir à la lecture des deux interviews données le 20 février 2009 au Figaro et au Progrès par le président de la Miviludes. Ma lanterne allait-elle être enfin éclairée ? Que nenny, que nenny braves gens. Non ! La période du néologisme n’est pas terminée !

Reprenons ces interviews et commençons par celle du Progrès :

La Miviludes envisage de « créer un outil de travail » (bazooka ? missile ?), « un outil général sur les pratiques condamnables ».

« Condamnables » ! Mais, il suffit de se référer au code pénal. Quelle est l’utilité d’un tel outil, même « général » ? Y aurait-il des interdictions voire des infractions propres à une certaine catégorie de citoyens ? Et notre trilogie républicaine « liberté, égalité, fraternité » que devient-elle ?

Une précision est toutefois donnée : « il ne s’agira pas d’une liste exhaustive de tous les mouvements ». Ah bon ! Sur ce, je suis à moitié rassuré. Une liste pourra être établie en précisant qu’elle n’est pas exhaustive. Précision qui permet à tout moment de faire entrer des invités oubliés…

Autre précision : « nous ne jetterons personne en pâture ». Là, il faut reconnaitre que ce sera un profond changement, une rupture avec le passé inauguré par le triste rapport Vivien qui, un jour, sera inévitablement jugé par l’Histoire. Le grand jeu national de la mise au pilori est-il définitivement enterré ?

Toujours est-il qu’à ce stade de ma lecture, je ne suis toujours pas plus avancé et encore moins convaincu.

  • Voyons si l’interview du Figaro nous apporte le complément indispensable, le fil d’Ariane souhaité pour notre étude de texte.

  • Selon la Miviludes : « ce n’est pas une liste mais plutôt un référentiel des mouvances à dérives sectaires ».

  • Si je comprends bien, arrêtez moi si je fais erreur, l’outil « liste » semble (restons prudent) définitivement abandonné.

Le reste est nettement moins clair. Qu’est ce qu’une « mouvance ». Tout bon vieux dictionnaire de langue française définit ainsi ce mot : « dépendance d’un domaine qui relève d’un fief supérieur. Relation de supériorité d’un fief à l’égard d’un domaine qui en relève » !!!! D’accord, c’est une guerre moyenâgeuse, mais tout de même… Je vois difficilement le rapport avec notre affaire. Les initiateurs de la lutte contre les « sectes », pardon, « les dérives sectaires », faute de respecter notre bloc constitutionnel de libertés pourraient au moins ne pas égratigner notre bonne langue française. Pour information, le mot « mouvement » et le terme « mouvoir » sont parfaitement expliqués dans le dictionnaire et semblent mieux convenir.

A ce stade de ma réflexion, j’avoue que le mot « mouvance », associé à l’expression « dérives sectaires », me plonge dans un véritable brouillard londonien. Un épais fog. Ah ces néologismes ! Leurs utilisateurs devraient fournir un mode d’emploi, un décrypteur.

Mais, avec une endurance qui frise l’héroïsme, je poursuis mes recherches en me persuadant que je vais inévitablement, à la longue, découvrir une précision capitale, un détail qui m’a échappé pour comprendre la nouvelle ligne politique de la mystérieuse Miviludes. Je m’attarde alors sur le mot « référentiel ». Que lis-je ? « Ensemble formé par un repère spatial constitué de trois plans rigides perpendiculaires deux à deux et une échelle du temps ». Limpide comme de l’eau de roche! Non ! A part le mot rigide qui, par association d’idées, me fait penser à Miviludes, Unadfi et autres consoeurs…je reste perplexe.

De toute évidence, de néologisme en néologisme, il est très difficile de savoir ce qui va guider la Miviludes dans l’avenir. Quand je pense  que sur la base d’un tel salmigondis de néologismes, dont personne ne donnera le même sens, on prétendra établir un consensus dit national qui guidera, pour les années à venir l’Etat, les Administrations et autres moutons de Panurge…  L’affaire devient ubuesque, à moins que ce ne soit Kafka revisité… Il est vrai que « les gens s’entendent parce qu’ils ne se comprennent pas, car s’ils se comprenaient, ils ne s’entendraient pas ».

Je me dis que le mot « référentiel », certes mal employé, a peut être un rapport avec celui de « référence ». Toujours équipé de mon dictionnaire de la langue française, je lis : « action de se référer à quelque chose par rapport à une autre. Exemple : indemnité fixée par référence à un indice ».

« Oui mais » (comme disait Valéry Giscard d’Estaing), quel est ce « quelque chose » ? La pensée unique ? Le débat reste ouvert…

Si les « déviances » (dont les contours sont à déterminer) « des mouvances » (terme à définir) « sectaires » (quid ?) s’apprécient comme l’indemnité donnée à titre d’exemple par le dictionnaire, il y a lieu de s’inquiéter. En effet, cette dernière est fixée par rapport à un « indice ». Le drame, c’est que la commission d’enquête parlementaire sur les sectes, dans son rapport de 1996, a fourni dix indices et un mode d’emploi qui a le mérite d’être gravé (faute d’être compréhensible), à savoir : « indices permettant de supposer l’éventuelle réalité de soupçons conduisant à qualifier et bla bla et bla bla… ».

Et nous voici de retour à la case départ (sans repasser par la case « chance »). Pas à dire, le débat avance à grand pas. Après le Siècle des Lumières, est-ce le siècle des chandelles ? La lumière de la France sur le plan international devient de plus en plus blafarde.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »

écrivait Rabelais

J’ai envie de plagier et de dire que

« référentiel » sans l’essentiel, à savoir la tolérance, est ruine égale

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4 Comments

  1. André Swartebroekx

    Kafka, Ubu et la Miviludes sont dans un bateau « Le Référentiel ».
    Malmené par de fortes mouvances, la bateau tangue dangeureusement, casse son gouvernail puis se met à dériver…
    « Le Référentiel dérive ! hurle la Mivilude.
    « Jetons le en pâture ! réponds Ubu.
    Kafka, plus calme, réfléchi et commence à supposer une éventuelle réalité de soupçons à l’égard du frêle esquif.
    Enfin, n’écoutant que son devoir, la Miviludes s’empare de son outil de travail, une hache, et saborde l’embarcation qui sombre aussitôt avec ses passagers.
    Finalement, d’une néologisme au panurgisme, il n’y a qu’une hache…

  2. André Swartebroekx

    Deux ou trois fautes à corriger, trop vite envoyé !

  3. Alessi

    Avec quelle exactitude vous dépeignez les agissements sectaires de la mivilude.
    Je vous remercie pour la finesse de vos propos qui sont un pur régal pour l’esprit et la pensée humaine.
    Il est à noter qu’en première ligne des organisations à caractère sectaire à être inscrite sur la « liste »(se terme me fait toujours peur)devrait figurer la mivilude.
    Il n’y a qu’a visionner les 5 vidéos accessibles par le net de l’entretient de M. Lesgui (rendant sont rapport)avec la dite commission c’est une honte pour la république Française, il est litéralement agresser par des propos sarcastiques et autre mépris qui n’ont rien à faire dans ce genre de réunion.
    Cela dénote bien les agissements sectaires de ceux qui composent la mivilude.
    En outre et je terminerai là, ceci est très grave qu’une telle comission ai de tels agissement car elle se discrédite elle même de ce pour quoi elle existe, à savoir défendre et protéger les individus.
    Merci

  4. andre gordeaux

    Les politiciens on toujours été de grands inventeurs de mots rébarbatifs. Les journalistes aussi, d’ailleurs battons notre couple.
    C’est a l’un de nous, Paul Gordeaux, a qui revient le meilleur néologisme du demi siècle: Bla-bla-bla
    qui connut aussitôt le succès, la fortune que l’on sait … et avait été refusé,vingt ans plus tôt, a un mot du même sens, mais moins « onomatopant »,crée par Paul Bourget : la palabrachie.
    L’après guerre connut une exceptionnelle floraison de mot inédit. Ce fut la belle époque du tripartisme et du bicaméralisme même temps qu’apparaissait les vacanciers dont nous portons en partie la responsabilité et qui ont déjà dans de nombreuses entreprises, changé de sens : le mot continue a s’appliquer a ceux qui partent en vacance, mais les sociologues en désignent aussi les travailleurs qui par intérim, occupent la place des camarades en congé annuel.
    Parmi les mots que nous devons aux politiciens (et dont le journal officiel nous garde généralement place citons au hussard de la plume…..Argus de la presse Point de vue image du monde 28 juin 68 Leon Treich (archives Gordeaux)

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